Mouvances à Paris par Julio Olaciregui

Publié le par VERICUETOS23

Jours dansables (émouvants)

 

 Lundi

Mais enfin, qui est le narrateur ? – demande avec un battement des cils  Lally Bakongo, la jeune déesse panthère d’origine Congo qui vient danser depuis quelque jours avec nous.  C’est la période où ses mots et son écoute vont me servir avant qu’elle ne devienne une idole, lointaine, mystérieuse…

Tout cela m’intrigue et pour une fois, je ne sais pas voir l’issue  - en fait : qui est le père de l’enfant de Berthie ?

J’essaie de raconter des histoires … oui, et de parler aussi avec mes silences et mes pas de danse, nous venons tous de la forêt lointaine, mais à présent nous nous trouvons à Paris, voilà le sujet de ce livre, ce dont parlent les voix narratives, etcetera…

Il était une fois des danseurs à Paris

          Je sais maintenant que la nuit venue il m’est possible d’aller du côté de Châtelet les Halles chercher la compagnie de Zambo, le danseur Martiniquais, cet être qui est un peu mon double

           Il bouge, il ondule comme l’anaconda, un serpent mon danseur  protagoniste

           voilà qu’à présent il a la démarche d’un canard…  je savais que je le retrouverais là, il obéit  à des tambours imaginaires

          Nous parlons danse, Afrique, Antilles, de nos désirs de voyager, d’Alpha Blondy, comme qui dirait les sujets de ce livre que je veux écrire, le livre à venir… 

          Dans un roman, dans l’idéal, dans les souvenirs, dans la nostalgie d’un Paris qui s’ éloigne,  Zambo serait toujours là, à Châtelet,  et si j’avais envie de parler à dix heures du soir

 en sortant de l’usine d’infos,  pour

un brin de causette, il serait là

 il est là encore face au café-tabac à attendre sans en avoir l’air, il rêve d’aller en Afrique du Sud danser avec les Zoulous et les Cafres

  C’est notre temps qui parfois stagne, une faiblesse…

Le néon est ce reflet mauve sur la peau d’un cheval mouillé de sueur,  j’ai rêvé de ça


Je pense à Zambo cette nuit


           Il a prit l’habitude de se tenir là le soir, à Châtelet les Halles, je ne sais pas  jusqu’à quelle heure il reste là,  c’était,


           c’est comme traverser un pont vers le passé, vers mes premiers pas dans  la danse, la danse d’expression Africaine  au Marais, à Paris, il y a de cela déjà quelques années…

        


Dimanche


     Berthie a donné le jour à une petite fille – m ‘a annoncé Papa Fodé hier matin  avant la danse.


Je vais pouvoir enfin achever mon ouvrage, mais pour ne pas vous confondre il me faudra un long flash back, un interminable flash-back, faire défiler ma vie … partager ces fragments d’histoires, ce puzzle… un casse tête


Oublier le flash-back comme au cinéma pour essayer de relier la réalité au désir… la dernière phrase avec la première.

 

         Samedi


      Allons-y, wôn khâye ! la danse va commencer, vous avez ouvert ce livre, c’est une sorte d’album sur nous, les élèves d’une école de danse du Marais parisien


Ce sont des histoires sur nos amours, nos rencontres, les intrigues des sorcières, nos prières, nos disparitions, et bien sûr quelques considérations techniques sur la façon de bouger aux rythmes des tam-tams… 


                    Vous me faites l’impression de quelqu’un qui vibre

           Ma copine dit que votre façon de danser lui avait plu

Vous ne m’effrayez pas, pas du tout, je n’ai pas peur de   quelqu’un qui aime danser


 C’est avec ces phrases de Lally Bakongo que je voudrais finir mon livre .


La dernière phrase est toujours la première.  Vous avez le droit d’être là, je crois ! je trouve ça bien, la joie en mouvement…

 

Mon beau-père m’avait commandé un roman


          - Il faut que ça parte dans tous les sens : danse, amour, écriture, Afrique / indiens et comme dans les fragments des mythes, une « confusion » voulue pas toujours maîtrisée par le … lecteur  

qui pourra interpréter à sa guise…. Il lui faudra trouver son chemin parmi ce marécage, le lien entre ces histoires … j’aime l’idée d’un livre total (texte, photos, dessins) il vous faut mener  l’idée objet … assez loin, oui … pour  éviter la débandade 


           Cet appel d’offre du père de Maïré, ma bien aimée, m’a fait lever donc tôt ce matin pour écrire …. Comme c’est un roman vérité ou un journal mythos  il faut donc que je revienne en arrière


Je faisais la valise pour partir, pour venir en France…


Carmen, une de mes grand-mères, celle qui est devenue aveugle, me sentait préparer le voyage. 


Le jour du départ arriva enfin.


On s’est levé de bonheur, avec les chants du coq, le taxiste est arrivé à cinq heures et demie.


Le moment de quitter ma ville natale, Barranquilla, d’aller à l’aéroport  approchait. C’est là, début sur la terrasse, que ma grande maman me laissa rêveur à tout jamais avec cette phrase: "on n’est bien que là où nous ne sommes pas".


L'avion volait encore très bas s'éloignant de Barranquilla, et je pensais déjà à décrire ce paysage


Je voudrais évoquer par touches, comme Monet face à la mer, au Havre, toute cette mosaïque de paysages, la joie de la musique qui s'y rattache, l'éclat du fleuve de la Magdalena, la mer des Caraïbes, la folle chevelure des palmiers suppliants, la brise, les masques, les caïmans…

 

Maïré a lu ce texte


Ce récit très inspiré nous a paru trop décousu   


Elle hésite à donner son accord pour la publication,  il nous faut une intrigue  plus linéaire…il faudra  développer l’histoire de Berthie et son mec…  depuis quelques semaines c ‘est elle qui donne le nihil obstat pour l’édition … mon beau-père est en train de lui céder peu à peu les rennes de la maison… 


Ma belle-mère, Fabienne, m’a écrit aussi avec sa graphie tremblante, il manque une progression narrative moins floue, vous voilà prévenus  


Je me suis imaginé en train d’écrire cette histoire, j’ai commencé à imaginer des récits, à me transformer dans les fragments d'un mythe où nous sommes tous affairés à trouver un sens à ce que nous vivons.

 

               Lundi

           Nos ancêtres contemporains, les anciens cannibales, les indiens Huitoto, parlent de la danse et le travail :  nos traditions sont toujours vivantes parmi nous, même lorsque nous ne dansons pas ; mais nous travaillons uniquement pour pouvoir danser


           La beauté et la jeunesse nous entourent, toujours elles nous tournent autour


           Leur splendeur mitige le malheur, les dents déchaussés, la folie, la laideur …


J’écris ceci à Cassis, face à la mer, près des palmiers, quel bonheur, quelle force nous prend aux reins lorsque tu bandes (ton arc) 


Grâce à mes textes, grâce à mon apparence de solidité, cette jeune fille s’est couchée jambes offertes face à moi, comme la mer, elle souriait, elle me demandait de lui dire des choses, elle aime ma voix, elle m’a donné de l’énergie pour un bout du temps, pour écrire…  C’est ainsi que je vois toujours Maïré, comme au début du monde, je n’étais pas conscient  de la loi de la mère, nous sommes toujours indiens (kogi) de ce côté là, en adorant la femme et le concept féminin nous adorons la vie


Mais il y a une force opposée à la fertilité, une force qui lutte continuellement contre elle, contre la femme, contre la vie en soi… 


           Jeudi


               Je suis un peu comme Berthie, ou comme cette autre nouvelle comédienne, Joliette Promeneia,  j’ai fait du théâtre à Barranquilla, à Medellin, à Bogotá, à Paris, je me croyais laid et en fait on aimait mon sourire, ma voix, mes mains, ma façon de danser, mon derrière (avis d’une brésilienne)  et parfois ma façon d ‘être… je dois penser à relever la tête sur scène… et dans la vie, parler clairement


Ici le feu du soleil et toute l’eau de la mer, chacun prime à son tour, les dieux nous chauffent, toujours se rappeler le caractère divin du soleil


Rêve :  on se quitte, Maïré fait une grimace, elle s’est mise à pleurer, elle a vu mes seins, elle dit que je suis efféminé


 Magali m’avertit, je ne dois pas lui montrer ces textes, mais


j’insiste, tout ceci est du mythos, je me suis inventé autrement, je porte des masques, oui, on a dit aux Etats Unis, en voyant La scène de nos amours, un des films de Joe où je joue le rôle de Dionysos, que j’avais des seins… 

 

            Vendredi


          La danse est un moyen de personnifier la déesse, ce principe féminin, universel, qui est là, au tour de nous, avec ces jeunes filles qui dansent, filles du ciel, filles de l’écume et de la mer séminale


Après avoir dansé on se retrouve parfois nus ou à moitié, hommes et femmes comme au début du monde, les corps enduits de cette sueur si désiré (la fièvre part) on se regarde souriants, on dit merci en silence à la grande déesse pour ses pas, pour ses gestes, elle soulève sa jupe parfois


Je me suis installé à la maison de la danse à 40 ans, depuis ce vendredi après-midi où j’ai pu voir les théories de danse d’Anna Camara, tout de suite elle m’a invité à entrer dans la ronde, ce qui m’a séduit  d’emblée c’est qu’on danse toujours à un moment donné en cercle, en nous regardant, on bouge pour les autres en bougeant pour soi-même.


         Jeudi


           On aime se maquiller, sur scène on a toujours des têtes pas possibles, un œil au beurre noir, un groin, un trou du nez, des dents sans lèvres, le masque toujours présent, cette envie de se déguiser, de danser, de faire du bruit, de rester en silence et de se regarder, de parader, de marcher comme un clown,  enfariné…


Pour draguer les filles en Argentine les mecs se font passer pour de homos, me raconte Raul


Le rêve d’approcher des danseuses s’accomplit

 

             Vendredi


            L’homme-mythe, voilà ce que tu es, me dit une femme dont le nom de famille est  « Puits de la Mer »


Les armes et les danses :

Dans le combat sans pitié contre les puissances destructrices et les jours sans danse, je me sentais comme ce journaliste à Bagdad qui aurait voulu être un romancier, racontant aux soldats, peu avant de mourir, des histoires sur les plaisirs des sens, c’était chose

extraordinaire de  l’entendre nommer toutes les  belles comédiennes qu’il avait connues  en France…

           Si ce n’est pas sur les femmes (désirées) que l’on écrit, alors c’est sur l’autre muse qu’on travaille, cette femme-terreuse dont le corps est une gelée où dorment, gisants, tous les êtres disparus, j’imagine le moi qui vit, le protagoniste, qui marche sur cette glaise, ces sables mouvants, cette mousse où s’enfoncent les rêves jamais accomplis

 

            Mercredi


           Le rêve de devenir un écrivain « mignon »  m’a fait aller à Paris, à présent ce rêve s’estompe…


-Sors, va, profite du soleil, ne reste pas enfermé, me conseille ma mère du jour, madame Buñuel, la femme de chambre espagnole de l’hôtel, c’est bon de se sentir libre comme un oiseau


Je lui obéis et quitte donc la chambre, je me retrouve face à la mer en ce moment, ici à Cassis, loin de la maison (de la danse) essayant d’arrondir les angles –je ne crois pas-- de mes ouvrages, ces romans implicites,  roman théâtral à la Boulgakov, roman-photo, roman-journal, roman-mytho...

 

 

Publié dans NARRATIVA

Commenter cet article